De l’usage de la tension en politique, jusqu’à sa limite

Les couche-tard européens auront éteint leur téléviseur cette nuit sur un coup de stupéfaction après avoir assisté à la conférence de presse de Donald Trump diffusée depuis la Maison Blanche. Pendant 17 minutes et sans accepter de questions des journalistes présents, le président américain y a martelé que les suffrages arrivant par correspondance en Pennsylvanie sont illégaux, qu’il y a fraude, que l’élection est truquée et qu’il l’a gagnée si on considère seulement les votes qu’il appelle « légaux ».

Face à un flux d’affabulations, les chaînes de télévision américaines ont coupé cette intervention en direct pour rectifier le président. Le présentateur de la NBC a souligné le caractère inédit de cette interruption. Sur notre continent, le journaliste d’Euronews a également averti durant sa traduction que les propos du mandataire américain étaient faux et que les suffrages postés jusqu’au jour de l’élection étaient valables.

Par cet exercice, Donald Trump a probablement atteint une nouvelle limite dans sa pratique effrénée de la tension politique. Cet outil est mobilisé de manière naturelle dans les campagnes, y compris sous nos latitudes. La tension perdure même au cours des mandats électifs, entre majorité et opposition, souvent activée par cette dernière dans la pratique de la contradiction. Marquant l’antagonisme, elle permet d’affirmer sa position et de relever le contraste entre deux options. Ceci a pour but de maintenir le nerf de la mobilisation des bases.

Questionné sur la polarisation de son échiquier politique entre gauche et droite, l’ancien premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero avait reconnu aux portes de sa réélection en 2008 qu’une dose de tension était nécessaire. Pourtant, rien ne rapproche ce modéré européen de l’actuel locataire de la Maison Blanche.

Au cours de cette présidentielle américaine, la campagne de Trump se savait menacée par une forte mobilisation électorale à son encontre, qui devait profiter au camp démocrate. Pour tordre le cou aux sondages, le président sortant devait galvaniser ses bases afin de porter le muscle au maximum de son effort. Perméable à son discours à la fois simple et contestataire depuis le pouvoir (une habileté jusqu’ici essentiellement remarquée chez Fidel Castro), l’électorat de Donald Trump a acquis toutes ses thèses au sujet d’une conspiration orchestrée. Il a été facilement modelé par une tension portée à son extrême et par la polarisation entre le « je » de Trump et ce « ils » flou si caractéristique des propos infondés: I won the election, they are trying to steal it.

Alors qu’il ne lui reste peut-être que quelques jours de bail, le président tire ses dernières cartouches en portant cette stratégie à son paroxysme, tombant dans le mensonge. Ce n’est pas un mal typiquement américain. En 2004, le gouvernement espagnol de José María Aznar avait désespérément tenté de sauver la mise de son dauphin en campagne en affirmant que les attentats de Madrid étaient l’œuvre des terroristes basques de l’ETA, niant ainsi que la signature soit celle du terrorisme islamiste en réponse à la participation à la guerre d’Irak. La tension avait été portée au-delà de sa limite acceptable: trop évident, le mensonge n’a pas fait mouche. Trois jours après, l’opposant Zapatero gagnait les élections.